Utopisme

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Par JACQUES CHEMINADE,
président de Solidarité et Progrès,
Candidat à l’élection présidentielle de 2007

20 mai 2005

Nous venons de recevoir le commentaire suivant - anonyme - inscrit sur l’un de nos tracts : « Monsieur Cheminade, vous êtes un utopiste, votre programme est celui d’un grand rêveur ; vos candidatures à l’élection présidentielle n’ont été que des échecs successifs ; vous êtes seul, avec un mouvement de quelques hippies, sincères, je n’en doute pas. Bon vent vers le large… »

De manière récurrente, cette accusation d’« utopisme » est lancée contre nos projets, en particulier en France. Ce sont généralement nos ennemis qui la formulent, mais trop souvent nos propres amis estiment que « nos idées sont trop belles pour être vraies ». L’accusation mérite donc d’être examinée. A une condition : que ce ne soit pas à l’aune de préjugés habituellement répandus, mais, en ce moment précis de l’histoire, par rapport au principe de réalité. Notre réponse aura ainsi une valeur autre qu’académique.

1) Sachons d’abord de quoi on parle. Nous sommes plongés dans la crise économique, financière, monétaire et culturelle la plus grave depuis celle de 1929. Il s’agit d’une crise systémique, de tout le système de référence, et non cyclique, d’un ou plusieurs éléments de ce système.

La loi de la jungle, c’est-à-dire la loi du plus fort, règne en effet partout dans un monde « libéralisé », c’est-à-dire dépourvu de lois économiques régulatrices ou protectrices. Or le désordre de la jungle, dans la nature comme au sein de la société humaine, a toujours favorisé l’apparition de prédateurs. Les libéraux du samedi soir deviennent fascistes le lundi matin, après l’ivresse et la gueule de bois de la fin de semaine.

Hier, la logique de politiques d’austérité sociale de Brüning (1930-1932) et de Laval (1931-1932 et surtout 1935-1936) en Allemagne et en France, ont fait le lit du nazisme en 1933 et du pétainisme en 1940. Aujourd’hui, en tranchant en faveur des intérêts financiers contre les populations, en dérégulant l’économie, en diminuant le pouvoir d’achat des salariés, en accroissant la flexibilité du travail , en privatisant et en favorisant la réduction des effectifs dans la fonction publique et dans l’entreprise privée, l’Allemagne et la France répètent les erreurs des années trente. Les néo-conservateurs américains, avec George Bush, démantèlent l’héritage de Roosevelt, et avec lui la politique qui a empêché la montée du fascisme aux Etats-Unis dans les années trente et permis sa défaite en Europe dans les années quarante.

Là-bas, avec Lyndon LaRouche, nous organisons la Résistance contre cette politique destructrice. Après avoir prouvé le démantèlement des capacités de production américaines, (infrastructure, industrie, santé publique, éducation), nous proposons des solutions fondées sur l’intervention du gouvernement fédéral, sous forme de crédit productif, pour reconvertir les industries existantes, par exemple l’industrie automobile, qui sert actuellement les catégories les plus favorisées de la population (4x4, Cadillac ou Humbee de General Motors), en faveur d’industries produisant pour le plus grand nombre et les générations futures, comme ce fut le cas sous Roosevelt. En France, nous ne défendons pas un ordre inconnu ou arbitraire (« utopiste »), mais également le retour à l’émission de crédit public productif pour financer, avec l’Allemagne et les principaux grands pays européens, de grands projets à l’échelle de toute l’Europe occidentale et de l’Eurasie. Ces grands projets, fondés sur la mis en place d’infrastructures physiques (transports rapides, canaux, ponts, puissance énergétique, gestion de l’eau…) et humaines (recherche, santé publique, éducation) ont pour but de créer les conditions de hausses de productivité dans toute l’économie et de désenclavement des régions actuellement les moins favorisées. Il s’agit d’éveiller le potentiel latent, et non de le soumettre à un triage.

Engagement de l’Etat

Une telle politique exige des moyens de financement qui ne peuvent être fournis par l’impôt ou par l’emprunt. Il nous faut donc plus. C’est en cela que le crédit productif public, qui fonctionne suivant des critères analogues à ceux qui animaient le plan Marshall, le New Deal rooseveltien ou le Fonds économique et social chez nous, est indispensable. Il revient, pour l’Etat, à émettre du crédit pour l’avenir, en fonction des ressources humaines et matérielles existantes et du développement de leur potentiel, la réalisation des projets étant la contrepartie et le moyen de remboursement du crédit. Il ne s’agit pas d’un recours inflationniste à la planche à billets, mais d’un pari sur l’avenir, comme le disait Louis Armand, attaché à des projets « physiques ». Ce pari a permis les « Trente glorieuses » en France et dans l’Europe de l’après-guerre ; notre pari aujourd’hui est qu’il permettra à l’économie européenne et mondiale de sortir de la spirale qui la mène inéluctablement à un effondrement économique et culturel, suivi d’un ordre fasciste (le tigre dans la jungle).

En bref, face à une crise systémique, c’est le système existant qui est le problème. Il ne faut donc pas tenter de le préserver - c’est aggraver les symptômes - mais en sortir, avec un système d’un ordre supérieur. C’est ce que nous proposons, en nous inspirant de l’esprit d’exemples passés, et non en faisant table rase : le New Deal de Roosevelt, le système de Bretton Woods (régulation des flux de capitaux et taux de change fixe entre devises) et la planification indicative française. Ne parlons donc pas d’utopie, mais de retrouver un volontarisme politique et de rétablir une « ardente obligation » — un horizon vers lequel on va - dans la vie économique, pour éviter le chaos suivi d’un ordre bestial, un ordre dans lequel l’homme se trouverait réduit à un instrument ou à un animal sous l’autorité d’un nouveau Leviathan.

2) La majorité des observateurs compétents partagent aujourd’hui notre analyse et notre diagnostic. Cependant, ils n’apportent, eux, aucune réponse à la hauteur des circonstances car ils se refusent à sortir d’un système au sein duquel se sont construites leur carrière et leur identité. Nous n’avons pas le même problème, car nous avons anticipé. Pour nous, en effet, l’être humain se défi nit par sa capacité à découvrir des principes physiques universels qui le rend différent de l’animal. Cela ne lui donne pas des droits, mais une responsabilité bien plus grande, une responsabilité « de tout et de tous », dont le judaïsme a le premier établi le « principe des principes », développé ensuite par le christianisme et l’islam. C’est cette responsabilité dont nous sommes les héritiers, sous une forme laïque et philosophique.

Il est frappant de voir que ceux qui nous traitent pour cela d’utopistes n’ont pas examiné avec sérieux la situation actuelle de l’économie et de la culture de leur société, et en acceptent donc les injustices et la course linéaire à l’abîme.

Pour nous, au contraire, comme pour ceux qui prêtent le « Serment du Rütli » dans le Guillaume Tell de Friedrich Schiller :

« Non, il y a une limite à la tyrannie. Lorsque l’opprimé ne peut plus trouver justice nulle part, lorsque le fardeau devient insupportable, il élève, le coeur confiant, ses mains vers le ciel et il en fait descendre ses droits éternels qui sont suspendus là-haut, inaliénables et indestructibles comme les étoiles elles-mêmes. »

Les « réalistes »

3) Si nous reprenons le terme « utopie », nous serions tentés, par-delà les interprétations habituelles - « attachement à un projet ou à un idéal irréalisable » — de le revendiquer. A ceux qui se demandent pourquoi, nous recommandons une lecture sérieuse, c’est-à-dire attentive et ironique, de La République de Platon et de L’Utopie de Thomas More, oeuvres emblématiques du mot. A titre négatif, nous serions tentés de conseiller la lecture du Hamlet de Shakespeare ou, éventuellement, du Lorenzaccio de Musset, pour montrer comment à certains moments dramatiques de l’historie, les « réalistes », qui jouent suivant les critères d’un système dominant corrompu et sans germes d’avenir, mènent leur pays, leur société et eux-mêmes, à leur perte.

4) Aussi, et à ce stade il faut retourner le compliment, ceux qui nous accusent d’« utopisme » ne seraient-ils pas des Hamlet ? Leur caractéristique ne serait-elle pas d’absorber les valeurs et les préjugés d’une conception du monde condamnée à la faillite ? La principale caractéristique d’une crise du système est en effet le déni de réalité de ceux qui s’y trouvent plongés et qui, pour ne pas changer, qualifient d’utopistes ceux qui ont entrepris de les sauver. Ainsi, dans la caverne de Platon, ceux qui ont vu la lumière et révèlent que les ombres ne sont que des ombres, ne sont pas accueillis avec des fleurs.

Il se peut, répondra-t-on, que ceux qui ont entrepris de sauver leurs contemporains soient, eux aussi, plongés dans l’illusion. C’est possible et même plus, c’est trop souvent le cas. Ici, la pierre de touche est… le critère de réalité. Dans la vie politique comme dans la science, si l’on a découvert un principe physique universel nouveau, il faut en faire la preuve, la validation expérimentale. En science, l’on organise une expérience fondamentale pour mesurer si l’univers répond à l’hypothèse. En politique, on intervient dans la société de son temps pour changer les êtres humains ou, plutôt, pour les faire revenir à leur essence humaine de découvreurs dont les découvertes seules peuvent assurer un avenir à leur espèce. En effet, ce sont les découvertes qui permettent, sous forme d’applications technologiques, à une société de moins dépendre du travail musculaire, dépendant et asservi, et de réserver plus de temps à un travail intellectuel réellement libre, c’est-à-dire attaché à la recherche de la vérité et permettant d’autres découvertes qui remettent en cause les précédentes dans un travail de création continuée.

Une société sans découvertes transformant la nature et améliorant les rapports sociaux est une société non-humaine, condamnée à mourir. Il en fut ainsi dans le passé ; aujourd’hui, éviter cette forme de « mort » serait en effet quelque chose de nouveau, au regard de l’histoire précédente des sociétés humaines. Cependant, en sens inverse, la chute, dans notre monde « universalisé », serait elle aussi quelque chose de nouveau, sans commune mesure avec les chutes précédentes, car il s’agirait d’une chute de l’ensemble du système d’une humanité désormais unifiée pour le meilleur et pour le pire.

Là est la mesure de l’enjeu, que ceux qui nous qualifient d’« utopistes » ne veulent pas comprendre, car il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…

4) La conséquence inéluctable, pour ces « accusateurs », est ou bien de se retirer du jeu et laisser agir sa « mécanique », ou bien de gérer sa course vers le mur où il se fracassera en raison de ses propres vices.

5) Celui qui s’en tient au système existant raisonne en termes purement mathématiques, comme un Descartes ou, pire, un La Mettrie. Il lui est impossible de faire une réelle découverte, comme un Kepler. Celui qui découvre décèle en effet le « pouvoir » spécifique - le principe physique universel spécifique - qui engendre le type de mouvement observé, non prévisible par les méthodes mathématiques existantes. C’est pourquoi Galilée a simplement établi le fait que la terre tournait, alors que Kepler a découvert comment et pourquoi elle se mouvait, en découvrant les lois de la gravitation universelle.

Il est intéressant de constater ici, et c’est pourquoi nous citons cet exemple, qu’un « âne savant » comme Claude Allègre, est capable de constater que Kepler a bel et bien découvert les lois de la gravitation universelle, et non Galilée, pourtant meilleur observateur. Notre ancien et nouveau jospiniste, imbu de sa science empiriste, est cependant incapable de dire pourquoi. Une telle attitude a des conséquences terribles, très concrètes et très visibles, en politique.

Sabotage de ma candidature

6) Plus directement, mes candidatures à l’élection présidentielle apparaissent effectivement, à un observateur qui s’en tient aux statistiques chiffrées, comme des échecs successifs. Il en est de même pour Lyndon LaRouche aux Etats-Unis. Cependant, la « réalité » n’est pas dans les chiffres en eux-mêmes !

Tout d’abord, ma candidature de 1995 a été systématiquement sabotée par les institutions françaises, qui ont organisé une opération de bourrage de crâne sans précédent à mon encontre. Je tiens à disposition de quiconque voudrait la consulter la liste des articles publiés à mon sujet, qui reprennent tous à la virgule près les mêmes phrases et les mêmes calomnies stéréotypées, ainsi qu’une cassette sur les émissions télévisées de la campagne, car les médias sont, comme on les sait aujourd’hui, les « institutions » les plus serviles de l’ordre dominant, jusqu’à indisposer les journalistes qui sont tenus de le servir. Je pourrais ajouter au dossier, bureaucratie oblige, le communiqué du 24 avril 1995, publié par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) reconnaissant que « sur les chaînes de télévision (…) les temps de parole (…) pour la période du 7 au 21 avril sont proches de l’égalité absolue, à l’exception de M. Cheminade ». Avant le 7 avril, c’était pire : couverture zéro. Quant à la Commission nationale pour l’élection du Président de la République, elle a constaté, dans une lettre du 20 avril 1995, que « le traitement équilibré de la présentation des candidats, de leurs commentaires et de leurs déclarations (…) n’y était pas pleinement respecté » à mon égard. Toutefois, ces déclarations, tardives et sans conséquences pratiques, ne donnent qu’une image édulcorée de ce qui fut un jeu de massacre, sans que, bien entendu, les autres candidats aient été soumis à un traitement similaire. Je prends cela pour un hommage du vice à la vertu.

Après l’élection elle-même, le Conseil constitutionnel a rejeté mon compte de campagne et m’a condamné de fait à la ruine. L’Etat a saisi mon compte en banque et mon appartement. Cela est d’autant plus choquant que MM. Chirac et Balladur ont, de notoriété publique, fait exploser leur plafond de dépenses sans que le Conseil constitutionnel y trouve à redire, sinon à trouver des prétextes en leur faveur en réexaminant leurs comptes avec leurs experts. Et d’autant plus arbitraire que ce qui m’était reproché - prêts de personnes physiques trop tardifs, trop importants au regard des dépenses et sans mention d’intérêts, donc assimilables à des dons - ne relevait d’aucun texte ! Pis encore, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques a fait savoir, plus tard et dans le cadre de la vie électorale française en général, que les prêts de personnes physiques peuvent être faits en faveur des partis politiques à condition de ne pas comporter d’intérêts et jusqu’à deux mois après les élections ! Le Conseil constitutionnel de Roland Dumas m’a donc taillé un costume sur mesure pour me couler : ce sont là des méthodes de mafia plutôt que des droits de l’homme dont par ailleurs les responsables français se gargarisent.

En 2002, ma candidature a été sabotée par une campagne de diffamation publique auprès des maires, organisée par Nicolas Miguet, le boursicoteur d’extrême droite ami de nombreux hommes politiques de la mouvance RPR-SAC. Certes, M. Miguet a été pour cela condamné à 7500 euros de dommages et intérêts, mais c’est un prix bien faible pour avoir éliminé un candidat qui avait recueilli l’engagement sur l’honneur de plus de cinq cents maires, que certains d’entre eux ont retiré sur le document de parrainage définitif au vu de la campagne orchestrée !

Voilà pour les moeurs politiques du pays où habitent ceux qui nous accusent d’utopisme. Disons-le franchement : une république bananière reposant sur une économie de bazar, se servant dans les pays pauvres pour payer à un prix cassé ses vêtements et ses produits alimentaires, ce qui compense la baisse du revenu des ménages (baisse comprise entre 4 % et 8 % depuis 1978, à structure de qualification constante). Voilà pour la réalité ; si en parler et prétendre changer le système est une utopie, sanctionnée par les institutions françaises, alors oui, il faut être « utopiste » contre ce système.

Et parler de ce qu’on sait : peu de Françaises et de Français savent comment se fait le financement de la vie politique en France, en faveur des partis qui tiennent la place et sur le dos du contribuable. J’ai écrit une note à ce sujet que je tiens à la disposition des lecteurs honnêtes.

7) Toutefois, malgré ces manoeuvres vulgaires et subalternes, au moins une partie de notre message, celui de Lyndon LaRouche et de moi-même, est passée aux Etats- Unis comme en France. Là-bas, nous avons changé de nature le Parti démocrate et resitué les conceptions de Roosevelt sur l’échiquier politique américain. Ici, nous avons contribué à recréer les conditions d’un élan citoyen, en mettant sur la table les questions fondamentales de l’époque, par-delà l’hypermarché des idées reçues auquel se fournissent la majorité et son opposition officielle. Partout dans le monde, nous avons mis le nouveau Bretton Woods au centre du débat, et lorsque le chef d’Etat argentin Nestor Kirchner déclare à Berlin « qu’il y a une vie après le FMI », M. LaRouche et moi-même reconnaissons nos paroles.

8) Pour finir sur une note plus belle, citons la fin du chapitre 6 de La réalité du monde sensible, de Jean Jaurès : « Pourquoi de même, dans l’univers immense, ne verrions-nous pas peu à peu, toutes les puissances de l’homme étant réconciliées avec elles-mêmes, la lumière vraie mais brutale du soleil accueillir dans ses rayons la lumière de l’esprit amie et fraternelle ? Il ne faut pas que le monde des sens fasse obstacle aux clartés de l’esprit ; il ne faut pas que les clartés de l’esprit offusquent le monde des sens ; il faut que la clarté du dedans et la clarté du dehors se confondent et se pénètrent, et que l’homme hésitant ne discerne plus dans la réalité nouvelle ce que jadis il appelait de noms en apparence contraires, l’idéal et le réel. Que le monde sera beau lorsque, en regardant à l’extrémité de la prairie le soleil mourir, l’homme sentira soudain, à un attendrissement étrange de son coeur et de ses yeux, qu’un reflet de la douce lampe de Jésus est mêlé à la lumière apaisée du soir ! »

 
Pour créer 6 millions d’emplois
contre l’exclusion


Ce communiqué de Jacques Cheminade peut aussi être téléchargé en format pdf

Pour ne pas devenir des animaux humains, il nous faut enfin sortir de la société de triage où nous survivons, une société de répression, d’exclusion, d’appauvrissement, de voyeurisme et de peur dans laquelle le fric, la violence, la force et la marchandise sexuelle ont remplacé la dignité, le dialogue, la justice et l’amour. Après les nuits de violence dans nos banlieues, après ces aubes où il ne reste que des perdants, ce sont les fondements même de cette société qu’il faut changer pour redonner à la France le goût du futur.

La France doit redevenir elle-même, en assurant l’égalité des chances à chaque Français et à chaque étranger installé sur son territoire national et en offrant à tous une culture de la vie et de la dignité humaine. Que Nicolas Sarkozy n’ait pas trouvé un mot venu du coeur pour les deux jeunes carbonisés et ait menti sur les conditions de leur mort, alors que « racaille » et « kärcher » lui viennent si facilement à la bouche, n’est que le signe extrême d’une absence de charité humaine hélas bien plus générale.

Alors, il est temps de nous réveiller. Sarkozy a tout misé sur le répressif. Sa politique d’ordre public est un échec total. Il faut le convaincre de partir, pour régler calmement ses problèmes personnels et préparer sa candidature présidentielle, s’il persiste malgré sa baisse de popularité. L’opposition socialiste, elle, a révélé par son silence et ses déchirements que le PS est un parti vieillissant, empêtré dans son adhésion à l’Europe de Maastricht et d’Amsterdam, à l’euro et au pacte de stabilité, qui ne peut être renouvelé que par un mouvement de jeunes généreux et déterminés.

L’essentiel est de poser le problème dans toute son ampleur : de « droite » ou de « gauche », la multiplication des plans sur les banlieues n’a eu aucun effet, Pourquoi ? Parce que la France s’est soumise depuis 1983 à la mondialisation financière et à sa conséquence, l’austérité sociale. On ne peut d’un côté jouer avec l’oligarchie financière et de l’autre prétendre être une dame patronnesse.

En le faisant, nous nous sommes affaiblis et rendus vulnérables à toutes les provocations et à toutes les déstabilisations. Si les médias anglais et américains caricaturent aujourd’hui ce qui se passe en France, si un journaliste de CNN-International compare la situation chez nous à celle de la Tchétchénie, ce n’est pas un hasard. Si le Fonds monétaire international (FMI) « donne un bon point à la France » au moment même où les banlieues s’embrasent, ce n’est pas une simple coïncidence. Les mesures anti-sociales passées par les gouvernements français ont créé les conditions économiques et sociales de l’embrasement et le FMI veut qu’on aille plus loin, jusqu’à casser complètement notre pacte républicain.

Alors ? Alors, Jacques Chirac a dénoncé le sida financier à la conférence d’Halifax, en 1995, et n’a rien fait depuis pour le combattre. Cette année-là, candidat à la Présidence, j’avais moimême dénoncé le cancer financier et donné des pistes pour le guérir. C’est au nom de cet engagement que je parle ici.

- Il faut mener un combat à l’échelle française, européenne et internationale pour établir un nouvel ordre monétaire et financier international juste et efficace, qui nous permettre de créer des emplois qualifiés et de mener une vraie politique sociale.

La France doit se battre pour un nouveau Bretton Woods et un Pont terrestre eurasiatique, une politique de grands travaux européens (1000 milliards d’euros par an), de recherche européenne (200 milliards d’euros pour assurer un décollage), d’éducation et de santé publique qui permettra de créer plus de 20 millions d’emplois qualifiés en Europe et 6 millions chez nous. C’est parfaitement possible si l’Etat reprend le contrôle de l’émission de monnaie et de crédit, en l’arrachant aux banques et aux sociétés d’assurance qui l’ont kidnappée. C’est possible si l’on revient à un système de taux de change stables, sans produits financiers dérivés ni fonds spéculatifs, et à un protectionnisme intelligent de nos productions, contre la loi mondialiste du pillage financier de tous contre tous. C’est possible si l’on sort de l’euro et de la Banque centrale européenne et si l’on institue des banques nationales - une Banque de la France - qui, en s’associant, créent du crédit productif par-delà le produit de l’impôt et de l’emprunt. L’argent, ça se crée, ce n’est pas un miracle qui se produit dans le coffre des banques. L’argent, ça se crée pour des projets utiles, qui transforment la nature et améliorent les hommes, pas pour enrichir des intermédiaires ou des rentiers.

- Le verrou financier ayant sauté, il devient possible de mener en même temps une politique sérieuse dans les banlieues, assurant à chaque jeune une éducation de qualité et un emploi productif. Ainsi seront créées les bases d’un ordre social plus juste, et la police pourra devenir réellement celle de la République, pas celle du plan de carrière de M. Sarkozy. Les pistes que j’avais indiquées dans mon « Plan Jaurès pour les banlieues » de 1995 doivent être explorées :

  • arrêter toute mesure provocatrice du type de celles proposées par MM. Sarkozy, Villepin et de Villiers, comme expulser les étrangers en situation régulière arrêtés lors des émeutes ou orienter des jeunes de 14 ans vers l’apprentissage, en cassant toute perspective de promotion sociale réelle ;
  • redéployer réellement une police de proximité, rétablissant l’ordre et rendant l’espace public aux jeunes, et tisser un réseau de médiateurs sociaux grâce à des emplois jeunes, pour éviter d’avoir recours à des CRS ou à des brigades de gendarmerie inexpérimentées ;
  • redonner, bien au-delà de ce que prétend faire M. de Villepin, de réels moyens aux associations (par exemple, les crédits du Fonds d’intervention pour la ville et ses subventions aux associations ont diminué de 40 % entre 2004 et 2005) et aux boursiers ;
  • multiplier les cours d’alphabétisation et de soutien scolaire, au besoin par la mobilisation de retraités bénévoles et prévoir le suivi cas par cas de chaque élève par une équipe pédagogique, avec des classes de quinze à vingt-cinq élèves maximum ;
  • prévoir dans chaque collège une assistante maternelle et sociale aidant et motivant les enfants et leurs parents. Les soins de dentisterie et de lunetterie doivent être enfin remboursés : il ne s’agit pas ici de rentabilité financière, mais de simple dignité humaine ;
  • la mise en place systématique d’écoles de la deuxième chance, fournissant à la fois une formation générale et une formation professionnelle. Or il n’y en a que huit aujourd’hui et l’Etat ne les finance pas ; il faut le faire sans délai, en les multipliant ;
  • créer dans chaque quartier une « maison du citoyen » regroupant dans des conditions de proximité tous les services administratifs aujourd’hui trop dispersés ou installés en dehors de la cité (CAF, services judiciaires, services de police, services d’accueil et de renseignement, interprétariat, cours pour adultes, activités d’animation) ;
  • stopper une politique d’imposition et de contributions sociales qui favorise les riches au détriment des pauvres et des classes moyennes ;
  • interdire les jeux de hasard destructeurs, de type Rapido, Point-courses et vidéopokers dans les bars, et réglementer plus sévèrement les jeux vidéo violents ;
  • assurer un service d’eau potable à bas prix (le prix de l’eau a augmenté de 38 % en dix ans !), en rétablissant les régies communales et inter-communales ;
  • donner à tous un logement digne de ce nom, pas une cage à lapins, et imposer aux communes (241 communes, Neuilly en tête) qui ne respectent pas les 20 % social des amendes de 1000 euros (et non 150) par logement manquant, affectés à la construction de logements sociaux ;
  • offrir un avenir chez eux aux travailleurs africains. Notre première tâche doit être de faire de l’Afrique un nouvel Eldorado. Notre premier devoir est d’arrêter le pillage d’une caste dirigeante maintenue au pouvoir par les colonisateurs financiers. Alors l’émigration pourra devenir un choix, et non une fatalité sociale. Les terribles images de Ceuta et de Melilla ont contribué à enflammer nos banlieues ; la seule solution pour empêcher qu’elles se reproduisent est de développer l’Afrique ;
  • créer un service national civique, sans dispenses ni sinécures, intégré au niveau européen et consacré au bien public, les jeunes des banlieues pouvant, avec d’autres, être affectés à des travaux de coopération encadrés dans les pays du tiers-monde.

On nous répondra : c’est utopique, ce n’est pas possible, il n’y a pas d’argent. A cela, il faut répondre qu’on peut créer de l’argent pour faire des choses, si on arrête de penser à l’argent pour en posséder. Si on arrête aussi de penser que l’homme est une bête. Peut-on imaginer une gauche ou une droite - l’extrême-droite est pire et l’extrême-gauche en cela complice - qui soient justes, alors que leur culture assimile l’homme à un animal ? La preuve en est le financement public (par le ministère de la Culture et de la Ville) du festival d’Avignon, dans lequel un Jan Fabre a présenté des spectacles d’exhibition sexuelle et de meurtre en annonçant : « La vitalité que je recherche est proche de l’animalité » !

C’est de manière de penser qu’on doit changer, pour sortir d’une culture et d’une économie fondées sur les rapports de force, qui aboutit à une barbarie de l’esprit et de l’action. Un espoir de changement apparaît aux Etats-Unis, avec la mise en cause de Dick Cheney, le vice-président parrain des néo-conservateurs, et la défaite d’Arnold Schwarzenegger en Californie. Un espace nous est ainsi donné pour agir en Europe, tout en aidant ceux qui mènent le combat là-bas.

La société française doit porter un élan, un projet et un espoir. Voilà que la situation mondiale nous donne les moyens de le faire. Allons-y, sinon nous nous fracasserons contre le mur d’une nouvelle barbarie.


 

 
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