Schiller pour la France



















 


























 


























 

























LA BISE À LA CANTINIÈRE
OU HEINE POUR LA FRANCE

En 2006, année du 150ème anniversaire de la mort d’un poète qui sut à la fois aimer et moquer tout ensemble la France et l’Allemagne, ce texte écrit en 1996 demeure, hélas, d’une brûlante actualité. Raison de plus pour s’engager et se battre en politique afin de ne pas laisser partir notre part d’humanité avec un régime qui, aujourd’hui comme en 1830, 1848 ou 1870, est à l’agonie. Avant de prendre parti, mesurons cependant mieux ce que nous devons changer en nous-mêmes face au « bouleversement universel » qui vient. Heine, devenu l’un de nos meilleurs amis, nous montre comment, en corrigeant nos faiblesses, nous pouvons voir plus haut et plus loin, et donner davantage à voir à tous ceux pour qui nous luttons.

LA BISE À LA CANTINIÈRE
OU HEINE POUR LA FRANCE

PAR JACQUES CHEMINADE

 

Nous dormons. La France et l’Allemagne sommeillent. L’Europe, sous le joug de Maastricht, est réduite à l’impuissance. Notre mal date cependant de plus loin. Les événements de Mai 68 en ont été à la fois révélateur et catalyseur : à une culture classique appauvrie et sans sève, devenue culture de classe, n’a répondu qu’une culture moderne de l’autodérision, du spectacle et de la fuite dans l’instant. Ainsi, les soixante-huitards sont devenus les demi-soldes de la fin du XXème siècle. Comme les soldats de l’Empire ayant perdu leurs illusions et leurs rêves, ils se sont investis dans la réussite personnelle et un individualisme hédoniste, faute d’âme ou de révolution à portée de la main. Furieusement attachés à nier la mort, ils ont sacralisé l’éphémère et promu une culture de la mort. Sous les paillettes de la pub, le matelas-tombeau - ce Matratzengruft sur lequel Heine subit les affres de la douleur et de la morphine - devient aujourd’hui notre lot commun, faute de dessein transcendant les circonstances de notre passage.

La France et l’Allemagne sommeillent, et nous savons que le sommeil de la raison engendre des monstres. Ce choléra des temps modernes a pour nom chômage, la valse dans laquelle Paris se noyait sous Louis-Philippe est devenue disco-techno où l’on se brûle et le tripot gagne toute la société, depuis le grand jeu des produits financiers dérivés jusqu’au gratte-gratte à 5 francs du RMIste. Un monde sans cœur n’a plus de cœur, et l’opium a été mis à la portée des bourses du peuple pour mieux le tenir, que son nom soit crack ou sectes, Crazy George, Millionnaire, Front national ou morpion.

Un romantisme poisseux et morbide a gagné la scène de l’art. Est baptisé créateur tout ce qui, à des corps blasés dans leur univers sans fenêtres, offre le dopage d’un frisson nouveau. Le symbole court après la métaphore sans jamais, avec ses courtes jambes, pouvoir la rattraper. A une Europe qui se fait harakiri correspond un « art » dont l’automutilation devient fatalité et fin dernière.

Il est donc temps que nous ramenions Heine parmi nous, non pas pour nous donner quelque leçon - il aurait été le dernier à le faire - mais pour que son ironie dévastatrice nous force à sortir de l’abîme mou et sans gloire dans lequel nous sommes plongés.

En 1851, dans son testament, Heine écrivait : « La grande affaire de ma vie était de travailler à l’entente cordiale entre l’Allemagne et la France et à déjouer les artifices des ennemis de la démocratie qui exploitent à leur profit les animosités et les préjugés internationaux ». Notre premier devoir est donc de l’arracher à ceux qui, aujourd’hui, prétendent que ses idées européennes correspondent à l’Europe de Maastricht et d’Amsterdam. Une telle récupération est, disons le mot puisque Heine ne mâchait pas les siens, parfaitement obscène : cette Europe qu’on est en train de nous faire est doublement contraire aux espérances de celui qui écrivait les Tisserands de Silésie. D’abord parce qu’elle est le résultat d’un calcul des élites, établie par les élites, malgré les peuples et contre leurs intérêts ; ensuite, parce qu’elle saccage les souverainetés nationales française et allemande dont notre ami cherchait l’entente. Supprimer la volonté des protagonistes, aurait dit Heine, est une bien étrange façon de les mettre d’accord.

Ainsi, notre célébration se situe à l’opposé des hypocrites encensements officiels dont il est l’objet et dont nous regrettons qu’il ne puisse rire avec nous.

Les nazis avaient interdit ses livres, qui ont eu l’honneur d’être parmi les premiers jetés à l’autodafé du 10 mai 1933. Seuls quelques textes impossibles à faire disparaître de la mémoire du peuple, comme la Loreley, continuaient à être imprimés avec la mention « auteur inconnu ». Les grandes tyrannies du XXème siècle, et rappelons que Heine avait annoncé en Allemagne « un drame auprès duquel la Révolution française vous semblera une innocente idylle » (Dans son Histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne - Imprimerie nationale, 1993), dans leur fureur éradicatrice, s’en prennent aux vivants et aux morts, à la mémoire et aux corps des vivants comme aux écrits et à l’histoire des morts. Aujourd’hui, ce totalitarisme mou mais non moins destructeur qu’annonçait un contemporain de Heine, Alexis de Tocqueville, s’efforce, lui, de troubler les circonstances, de voler les couleurs et de ramener tout à sa pensée unique.

Heine était le contraire même de la pensée unique. Dénonciateur obstiné de toutes les oppressions et de tous les pouvoirs, il s’insurgeait contre eux pour ainsi dire naturellement, non par rage destructrice mais pour faire rire du respect qui n’est pas dû et fournir simplement les repères de la justice.

Retournons donc Heine contre ceux qui l’encensent dans les célébrations officielles, dissipons les fumées, bouchons nous les oreilles comme il l’aurait lui-même fait et écoutons sa musique intérieure. Nous le ferons en gardant à l’esprit que cette fin de XXème siècle est sans doute ce moment de « bouleversement universel » qu’il annonçait il y a plus de cent-cinquante ans. Le paysage dissipé par la chute des dogmes et la trahison multicolore des clercs est prêt pour ceux qui situent la vérité et leur identité dans la transformation des choses, contre toute fixation dans un modèle. Heine pourrait ainsi avoir raison contre tout espoir : alors qu’unanimement l’on nous annonce la fin des illusions révolutionnaires, c’est-à-dire du prêt-à-porter des bonnes consciences, ce pourrait être le moment choisi par une vraie Révolution pour éclater, celle de la transformation « solaire » des caractères espérée par Schiller, Goethe et Heine avant que le romantisme gothique, nocturne et impérial n’emporte l’Allemagne et leur siècle.

Il est temps de tourner, Français et Allemands, Européens du nord et du sud, l’ironie de Heine contre nous-mêmes et d’avoir honte de laisser filer devant nous un grand moment de l’histoire. Le mur de Berlin est tombé et nous avons mis le corset de Maastricht ; le plus grand krach de l’histoire est à nos portes et pourrions-nous continuer à nous serrer dans un pacte de stabilité ? Serions nous les Gribouille de la farce, qui sautent au fond de la mare pour s’abriter de la pluie ?

Puisée dans le moment de reflux qu’il vécut, Heine nous offre son ironie.

DE L’IRONIE ET DE LA MÉTAPHORE

 
Heinrich Heine
 
Amoureux éperdu de la liberté, Heine est opposé à tout système d’oppression. Cette opposition fondamentale n’est cependant pas fondée sur une ironie vulgaire, portée à dénigrer, à détruire et à s’en prendre systématiquement à toute grandeur. Ce n’est pas une ironie qui raille au nom de principes ou de droits acquis. Au contraire, pourrait-on dire, elle vise à prendre conscience de soi-même, à se connaître soi-même : « Elle naquit en lui sur la même branche que la rose pourpre de l’enthousiasme et la rose de la tendresse », écrivait jules Barbey d’Aurevilly.

Le principe de cette ironie est de partir à la découverte de son être intime, de la France, de l’Allemagne. Il ne porte donc pas sur le fixe, l’établi, mais sur le changement, ce qui se transforme. Il vise, en comparant, en soulignant ce qui est éphémère, à faire ressortir ce qui est fondamental.

Gérard de Nerval avait bien vu (dans la Revue des deux mondes, 1848) que Heine est le poète du « passage » : partant d’abord d’une émotion authentique, il s’en moque ensuite, « passant sur ses yeux remplis de larmes sa manche bariolée de bouffon". Il nous fait rire aux larmes, rire du respect que nous avons de tout ce qui en nous-mêmes est image sociale, illusion, étiquette, manière. Ses « dards empoisonnés de métaphores brillantes » (toujours Nerval) pénètrent plus d’un qui n’en dit rien et tâche de faire bonne contenance.

Le miracle est que jamais la flèche, pour aussi profond qu’elle pénètre, n’abaisse. Au contraire, elle dégage l’horizon, elle donne à voir plus haut et plus loin.

Heine, poète du passage, ne tenait pas en place. Son humour naît d’une dissonance toujours présente et toujours maîtrisée, d’une constante rupture des harmonies convenues.

La mission qu’il se donne ne rejette aucun domaine d’expression. « En littérature, j’ai tenté de tout », disait-il. Il est tour à tour poète, journaliste, polémiste, historien, philosophe et théologien, toujours contre tout ce qui paraît s’imposer comme une évidence, pour éclairer.

Sainte-Beuve (dans le National du 8 août 1833) voyait bien ce que cette démarche avait de nécessaire et de choquant pour l’univers français tout fait de catégories et de géométrie : « Notre juste et droit sens a, en outre, quelque peine à la suivre dans sa logique brisée, saccadée, qu’interceptent à chaque pas les fusées de la métaphore ».

Métaphore : c’est le mot qui vient sous la plume de Nerval comme sous celle de Sainte-Beuve. En effet, rien chez Heine n’est allégorique, mécanique, descriptif d’idées et tout est plus vivant que dans la vie, c’est-à-dire pensé, créé. Derrière l’ironie, il y a la création unique de l’artiste. Sainte-Beuve, encore, dans le même texte, le dit en méditant ce qu’Heine lui-même dit de la peinture : « … que, de l’observation directe de l’objet, et aussi de la réflexion modifiée de cet objet au sein du miroir intérieur, l’art devait tirer une troisième image qui n’était tout à fait ni la copie de la nature, ni la traduction aux yeux de l’impression insaisissable, mais qui avait d’autant plus de prix et de vérité, qu’elle participait davantage de l’une et de l’autre ».

Lu, écouté dans la langue allemande, Heine se tient toujours, comme tout grand créateur, au niveau de cette « troisième image », dans l’équilibre précaire de l’ironie et déjà prêt à partir pour une autre émotion, une autre aventure du beau et du vrai.

DE L’ALLEMAGNE ET DE LA FRANCE

L’Allemagne et la France sont ainsi, pour le poète, deux cultures dont aucune ne détient les clés du droit chemin ou la vérité, mais dont la comparaison ironique doit pouvoir faire ressortir la possibilité d’entente, ce troisième acteur.

Il ne conclut pas, mais tout chez lui est appel au lecteur à voir de plus haut, à étendre son regard. En cela, il s’oppose à tous ceux qui se penchent sur une fatalité allemande et une fatalité française pour conclure que Marianne et Germania sont condamnées à ne pas s’entendre, voire à ne pouvoir se connaître - comme le dit aujourd’hui Alain Glucksmann dans le Bien et le mal - Lettres immorales d’Allemagne et de France.

Bien entendu, la France et l’Allemagne sont culturellement éloignées. La tendance française héritée des Lumières est une ironie cynique jetée sur tout, une rationalité rigide et mécanique avec laquelle on s’efforce d’exorciser le Mal absolu, faute de pouvoir faire le Bien. La tendance allemande, née du romantisme « gothique », est de rechercher un Bien de manière manichéenne pour soi et son peuple, demeurant ensemble et en bon ordre, faute d’accéder à cet universel que Napoléon a brisé dans l’œuf.

Heine le sait, déteste « la folie des préjugés nationaux », mais n’est pas pessimiste comme un Glucksmann. Il est à la fois patriote et citoyen du monde, allemand, français et au-delà de la France et de l’Allemagne.

Sur l’Allemagne, il a écrit le poème épique le plus féroce peut-être jamais écrit en langue allemande, Germania conte d’hiver, qui dénonce la paralysie complète du pays natal. Il a écrit De l’Allemagne, constant appel à se ressaisir. Comme l’écrivait Guillaume de Humboldt à Schiller, en 1798, Heine pensait du romantisme gothique, nocturne et impérial qui montait en Allemagne que « leur raison n’est pas la nôtre, leur espace n’est pas notre espace, leur imagination n’est pas la nôtre ».

Contre cette terrible dérive, cependant, contre l’esprit du monde de Hegel, contre ceux qui dressent sur leurs vastes bureaux le procès verbal d’une histoire asservie, il mobilisait toutes les ressources d’une langue merveilleusement décapante. Surtout, il ne s’adresse pas aux esprits en place, aux secrétaires d’un Absolu tenu en laisse, mais au peuple. Aussi, dans « le Port » (cycle du voyage dans la Mer du Nord), il se moque cruellement du Weltgeist hégélien, dans l’apostrophe d’un poète passablement enivré : « Brave sommelier du Rathskeller de Brême ! Regarde, sur le toit des maisons, les anges sont assis ; ils sont ivres et chantent ; l’ardent soleil là-haut n’est réellement qu’une rouge-trogne, le nez de l’esprit du monde, et autour de ce nez flamboyant, se meut l’univers en goguette ».

Le cycle se conclut par un Epilogue (cf. ci-contre) dans lequel « les douces pensées de l’amour » - celles du poète - sont recueillies par une jeune villageoise c’est là l’auditoire auquel s’adresse Heine. Et cet auditoire le lui rendit bien, faisant de lui un très grand poète populaire allemand dont les nazis ne purent pas effacer le souvenir, car il existait jusque sur les lèvres mêmes du peuple.

Là, dans ce rapport aux générations futures, au peuple futur, est la source de l’inaltérable optimisme de Heine, jusqu’à sa mort et contre tout espoir, malgré sa paralysie et sa cécité de la fin, « sept ans (1848 - 1856, ndlr) à rouler à terre dans les postures les plus horribles ». Le Romancero (Hambourg, 1851), qui contient parmi ses plus belles balades, vient aussi de son matelas-tombeau, comme un signe de connivence et d’espérance à l’Allemagne à venir.

Sur la France, Heine n’est pas plus tendre - ou tout aussi férocement tendre, si l’on regarde bien le fond des choses. « Dès mon enfance, j’ai respiré l’air de la France », écrivait-il, lui qui était né à Düsseldorf en 1800, ville occupée par les Français de 1806 à 1814. Exilé à Paris en 1831, il y mourut en 1856.

De la France et Lutèce, écrits pour les lecteurs allemands de la Gazette d’Augsbourg, s’adressent aussi bien à nous-mêmes aujourd’hui.

Heine voit dans cette France de Louis-Philippe « les comédiens du grand drame universel » qui ont accouché du « nouveau monde des épiciers ». Et sous ce nouveau monde, la Révolution gronde : « Retarder l’explosion aussi longtemps que possible, voilà la tâche des hommes d’Etat qui dirigent les affaires en ce moment ».

Le poète, ami du progrès, des droits de l’homme, de la liberté et de la justice se demande pourquoi la Révolution - la grande Révolution - a échoué en France. En ce sens, sa question est la même que celle de Schiller : « Pourquoi un grand moment de l’histoire a-t-il échu à des hommes petits ? »

Sa réponse est que les républicains ont eu entre leurs mains le pouvoir, mais qu’ils ont été victimes de leur propre haine sociale, de leur propre attachement à une égalité formelle, sans transcendance : « Une passion aveugle pour l’égalité détruit tout ce qui est beau et sublime sur cette terre ». Les républicains ne surent ainsi qu’établir une machine à se venger et à détruire, et finalement « le canon (Napoléon) dicta sa loi à la guillotine ». Et l’échec du « droit peu canonique du canon » permit le retour de l’oligarchie.

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Epilogue (Extrait de « la Mer du Nord »)

Comme les épis de blé dans un champ, les pensées poussent et ondulent dans l’esprit de l’homme ; mais les douces pensées du poète sont comme des fleurs bleues et rouges qui s’épanouissent gaiement entre les épis.

Fleurs bleues et rouges ! Le moissonneur bourru vous rejette comme inutiles ; les rustres, armés de fléaux, vous écrasent avec dédain ; le simple promeneur même, que votre vue récrée et réjouit, secoue la tête et vous traite de mauvaises herbes. Mais la jeune villageoise, qui tresse des couronnes, vous honore et vous recueille, et vous place dans ses cheveux, et, ainsi parée, elle court au bal où résonnent fifres et violons, à moins qu’elle ne s’échappe pour chercher l’ombrage discret des tilleuls, où la voix du bien-aimé résonne encore plus délicieusement que les fifres et les violons !
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Pour lui, comme pour Schiller, le peuple opprimé représente la justice et il défend sa revendication « socialiste ou, pour nommer le monstre par son vrai nom, communiste ». Cependant, il voit parfaitement que le sentiment n’est pas à la hauteur de la revendication, et ne peut fonder un régime stable. « J’ai admiré Robespierre, Saint-Just et la grande Montagne… mais je ne voudrais pas vivre sous le gouvernement de pareils génies ; je ne pourrais supporter de me sentir guillotiner tous les jours, et personne n’a pu le supporter, et la République n’a pu que vaincre et mourir d’hémorragie après la victoire ».

Parlant - implicitement - de l’Allemagne et de la France, il écrit :
« Le royalisme d’un peuple consiste, au fond, en ce qu’il respecte les autorités, croit aux personnes qui représentent ces autorités et, dans cette persuasion, s’attache aussi à la personne. Le républicanisme d’un peuple gît, au fond, en ce que le républicain ne croit à aucune autorité, ne respecte que les lois, demande incessamment compte aux représentants de ces lois, les observe avec défiance, les contrôle, ne s’attache jamais aux personnes et, bien plus, quand celles-ci s’élèvent au-dessus du peuple, s’applique sans relâche à les rabaisser par la contradiction, le soupçon, le sarcasme et la persécution. » (De la France)

Il voit dans le système représentatif « à la française » une soif de dénigrement et même la liberté de la presse, dont il est un grand défenseur, « fait servir à rabaisser par le persiflage ou par la médisance toute grandeur et dessécher tout enthousiasme pour les personnes ».

Ironiquement, il résume sa vision sur les Français et lesAllemands par cette description swiftienne et hilarante :
« La vie d’un Allemand ressemble à un cheveu qu’on traîne dans le lait. On pourrait même rendre la comparaison plus parfaite encore, si l’on disait : le peuple allemand ressemble à une queue de trente millions de cheveux tressés qui nage paisiblement dans un grand pot de lait. je pourrais conserver la moitié de l’image et comparer la vie française à un pot de lait où sont tombées des millions et des millions de mouches qui cherchent à l’élever sur le dos les unes des autres et finissent par se noyer toutes, à l’exception de quelques-unes qui, par effet du hasard ou de l’adresse, ont pu atteindre le bord du pot et s’y traînent à sec, mais avec les ailes mouillées. »

Voici donc des Allemands rêveurs, soumis, incapables d’intervenir dans leur propre histoire, devenant nationalistes et irrationnellement romantiques, et des Français cyniques, antiautoritaires, intervenant à tort et à travers dans leur propre histoire, devenant d’autant plus impuissants que leur histoire devient d’autant plus sanglante.

Y a-t-il un moyen d’échapper au dilemme ?

DE LA RÉVOLUTION SOCIALE ET DU BEAU

Nous avons esquissé ce moyen en montrant comment Heine mettait en garde les élites des générations présentes par son travail de polémiste et de journaliste, et lançait en même temps un message d’espérance aux peuples et aux générations futures par son œuvre d’artiste : là se trouve, pensons-nous, l’explication de son intervention « tous terrains ».

A propos de la France, il voit bien comment le défaut du sentiment - cet irrespect de la dignité de l’autre trouve sa source dans une « culture de Cour » et de guerre civile, inscrite jusque dans une langue coupée de ses racines populaires.

« La langue française, écrit-il, est plutôt le produit de la société (d’une élite accaparant le pouvoir, ndlr), et manque de cette intimité et de cette naïveté qui peut seule offrir une langue jaillissant du cœur même du peuple et comme imbue de son sang le plus pur… En France, la langue a été si proprement filtrée pendant trois siècles par la vie jaseuse de la société, qu’elle a irrévocablement perdu toutes les expressions abjectes, les locutions obscures, tout le trouble et le commun, mais aussi toute cette saveur, toutes ces salutaires vertus, toutes ces magies secrètes qui sourdent et coulent sous la parole inculte. La langue française, comme la déclamation française, comme le peuple lui-même, ne sont appropriés qu’au présent, au besoin du jour. Les régions vaporeuses du souvenir et du pressentiment sont interdites à cette langue. »

Revenons à ce que nous écrivions au début : inscrite dans notre propre langue (le français), il y a un vol de notre mémoire. C’est tout de même une question fondamentale à laquelle nous aboutissons ainsi.

Posons-la autrement : comment effectuer une Révolution sociale - évidemment nécessaire - sans la condamner d’avance à s’autodétruire ? Comment faire œuvre d’artiste pour la société existante sans être rejeté comme un luxe inutile par la Révolution sociale ? Ou plutôt, et plus précisément, les limites de la Révolution sociale en France - sa dégénérescence en aventure sanglante, « la guillotine » - n’auraient-elles pas quelque chose à voir avec l’absence de la Beauté, l’absence d’une langue pour exprimer réellement la vérité des sentiments et le beau ?

Ici Heine rencontre Schiller : la Révolution sociale, si elle est une chose en soi, une formule, transforme ses acteurs en barbares et devient un monstre qui dévore ses enfants. Non pas, comme le croit un Glucksmann, parce que tout « projet » de révolution est fatalement condamné à devenir totalitaire, mais parce que la transformation intérieure du caractère individuel des acteurs ne peut être séparée de leur œuvre de justice sociale.

Ici Heine devient d’une brûlante actualité, qui dépasse de loin la querelle ou amitié franco-allemande. Il pose la question du XXème siècle, celle de l’art et de la Révolution.

Sa réponse, dans un premier temps, est un appel à « l’autonomie de l’art », qui « ne doit être le valet ni de la religion ni de la politique, mais au contraire son propre but, comme le monde même ». (De la France)

Dans « Lutèce » (LIV, le 20 mars 1843), il va plus loin : « Qu’est-ce qui forme le degré le plus élevé de l’art ? Ce qui forme aussi le degré le plus élevé dans toutes les autres manifestations de la vie : la liberté de l’esprit qui a conscience de lui-même. Non seulement une pièce de musique, qui a été composée dans la plénitude de cette conscience de soi-même d’un esprit libre, mais encore la seule exécution d’une semblable pièce peut être regardée comme la révélation de ce qu’il y a de plus élevé dans l’art, si nous en sommes touchés comme de ce merveilleux souffle de l’infini, qui atteste d’une façon immédiate que l’exécutant se trouve avec le compositeur sur la même hauteur de l’esprit, qu’il est également un esprit libre. Mais cette conscience de la liberté d’esprit dans l’art se manifeste tout particulièrement par la forme, par la manière dont le sujet est traité, nullement par le sujet lui-même, et nous pouvons au contraire soutenir que les artistes qui choisissent pour sujet la liberté elle-même, ou la conquête de la liberté, sont ordinairement d’un esprit rétréci, engourdi, enfin dépourvus eux-mêmes de toute liberté spirituelle…

« Les poètes véritablement grands ont toujours traité les grands intérêts de leur temps autrement que dans les articles politiques rimés, et ils se sont peu souciés de voir la foule servile dont le manque de culture leur répugne, élever contre eux le reproche d’aristocratisme ou de manque de caractère ».

Ami du peuple, de ses qualités latentes, Heine est conséquent : il est antipopuliste.

Gérard de Nerval avait bien vu cet aspect de son ami : « Ce qu’il y a d’extraordinaire en Heine, c’est qu’il a exclu entièrement la politique de ses chants, bien que la forme de ces mêmes chants dénote un esprit révolutionnaire et absolu » (Conclusion de la « Notice sur les poètes allemands » de 1840).

Heine nous jette donc ainsi le défi majeur, éludé par les « révolutionnaires » du XXème siècle à la recherche d’un modèle mécaniste dont ils seraient le parfait rouage ou les maîtres d’œuvre, en quelque sorte les propriétaires légitimes du prolétariat.

Au contraire, après Schiller, et dans un moment de l’histoire plus sombre dans lequel l’ironie est son arme, Heine nous montre la voie : celle de l’éducation esthétique de l’homme, qui vise à mettre notre identité la plus intime en accord avec la nécessité de l’époque, avec l’intérêt de l’humanité.

C’est dans cette démarche qu’art et révolution sociale se rejoignent, tout en demeurant autonomes car la révolution ne peut prétendre dicter les formes d’art acceptable mais l’art ne peut exister longtemps sans le ferment de la Révolution.

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De la France, IV,
Paris, le ter mars 1832 - Extrait
« Le pire est que les Français se figurent Londres comme un second Paris, le West End comme un faubourg Saint-germain ; qu’ils prennent les réformateurs anglais pour des libéraux liés à eux par la fraternité, les parlements pour une chambre des pairs et une chambre des députés ; enfin qu’ils mesurent et jugent tout ce qui se passe et tout ce qui existe en Angleterre d’après des règles et des habitudes françaises. Il en résulte des erreurs qu’ils paieront peut-être bien cher dans la suite. Les deux peuples ont un caractère trop diamétralement opposé pour pouvoir s’entendre, et les circonstances dans les deux pays ont une origine trop différente pour souffrir la comparaison, surtout sous le rapport politique. Le supplément de mes « Reisebilder » contient à ce sujet beaucoup de documents instructifs recueillis sur les lieux par moi-même, et je suis obligé d’y renvoyer pour éviter des répétitions. je citerai encore les excellents Mémoires du prince de Puckler-Muskau, quoique l’âme poétique de l’auteur ait bien voulu voir dans ce dur et raide anglicisme plus de mouvement intellectuel qu’on ne pourrait y en trouver réellement. Il faudrait, pour décrire exactement l’Angleterre, le faire en style de manuel de haute mécanique, à peu près comme s’il s’agissait d’une immense manufacture compliquée, d’une machine roulant, bourdonnant, grondant, frottant, sifflant, foulant et bruissant à en faire mal, où les rouages d’utilité brillants et polis tournent autour des dates revêtues de rouille historique. Les saint-simoniens disent avec raison que l’Angleterre est la main et la France le cœur du monde. Hélas ! ce grand cœur du monde perdrait tout son noble sang si, comptant sur la générosité anglaise, il demandait un jour secours à cette main sèche et glacée. je ne me représente pas l’égoïste Angleterre comme une énorme panse à bière, ainsi qu’on nous l’a fait sur les caricatures, mais bien sous la figure d’un long, maigre et osseux vieux garçon, qui rattache à sa culotte un bouton décousu et se sert du fil roulé en peloton autour du globe du monde… Il coupe tranquillement le fil à l’endroit où il n’en a plus besoin et laisse, avec le même calme, tomber dans l’abîme le monde entier. »
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DE L’HISTOIRE ET DE LA REPENTANCE

Retournons maintenant à notre époque. Ce qui la caractérise aurait déchaîné la verve et la fureur de Heine. Voici en effet que se succèdent les repentances, en Europe et dans le monde, alors même que les pires inégalités entre les peuples se développent pratiquement sans entrave et que ceux-là mêmes qui affichent leur repentir sur les événements du passé commettent aujourd’hui le « crime d’indifférence bestiale » envers la Bosnie, l’Algérie ou encore l’Afrique des Grands Lacs.

Ce que Heine dénonçait dans la politique anglaise (cf. encadré page 24) avec une étonnante perspicacité continue à se manifester avec le même cynisme. Nous dormons, et l’histoire bégaye.

Le pire, sans doute, sont ces repentances et ces autoflagellations qui n’ont pas grand’ chose à voir avec l’histoire, avec l’authentique compréhension du passé comme objet de savoir et de compassion, mais bien davantage avec le désir d’être bien vu aujourd’hui, dans le « politiquement correct » de notre temps.

Solliciter ainsi le pardon, c’est facile et ça ne coûte pas cher. Nous sommes loin de ce Grand Pardon qui, selon le peuple juif, s’il était accompli collectivement et d’un seul cœur, devrait amener l’avènement du Messie.

Heine dirait que l’on ne s’exonère pas en demandant le pardon, mais que seul l’acte juste ici et maintenant peut témoigner, en changeant le cours des relations entre les êtres, qu’on ne recommencera pas.

Les conformismes successifs de l’intelligentsia occidentale - et, notamment, française - vis-à-vis du fascisme, du nazisme, du communisme et de la dictature financière d’aujourd’hui sont à l’opposé du combat que mena Heine. Quant aux œuvres de circonstance, elles se sont multipliées pour complaire aux puissants du moment, ceux de l’argent ou ceux de la politique, conduisant à ces expressions figées ou absurdes, ces recettes de morts-vivants, que Benjamin Péret dénonçait dans le Déshonneur des poètes.

Reste à écouter Heine. Lisons « Doctrine »

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Doctrine

Frappe sur ton tambour et n’aie pas peur,
Et puis fais la bise à la cantinière !
Voilà bien toute la science,
Le sens profond de tous les livres.

Tire au son du tambour les dormeurs du sommeil,
Bats-leur un réveil fort et juvénile,
Marche tambour devant toujours battant,
Voilà bien toute la science.

Voilà la philosophie de Hegel,
Le sens profond de tous les livres
Moi, je les ai compris par ce que je suis intelligent
Et parce que je suis un bon tambour.
________________

« Frappe sur ton tambour et n’aie pas peur, tire au son du tambour les dormeurs du sommeil » - mais n’oublie pas de « faire la bise à la cantinière ». C’est pour elle, ses enfants et ses petits-enfants que tu écris, si écrire a un sens.




















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