17 mai 2006
Interview pour Election-Politique.Com du 19 Mai 2006

Cette interview est publiée sur le site election-politique.com à l’adresse suivante :
http://www.election-politique.com/cheminadequest.php

Election-Politique.Com (EPCom) :
1)Mr Cheminade bonjour, vous êtes le Président de Solidarité et Progrès. Pouvez-vous vous présenter à nos visiteurs et présenter votre mouvement ?

Jacques Cheminade (JC) :
Bonjour. Je suis quelqu’un qui, dans la campagne présidentielle de 2007, entend apporter une réponse à la question majeure, celle qui détermine toutes les autres : comment la France peut-elle intervenir dans le monde pour arrêter la spéculation financière suicidaire qui détruit le travail humain ? Les autres candidats ne le font pas, parce que leurs intérêts et leur carrière sont trop liés, d’une manière ou de l’autre, au système existant. Emmanuel Todd le dit très bien le 12 mai 2006 dans Libération : « nos dirigeants ne sont pas capables d’engager les débats qui comptent sur la globalisation économique, sur le rôle de la France et de l’Europe dans cette globalisation. Ils se donnent en spectacle. » Etant moi-même hors du système et de la nomenklatura parisienne par choix, je peux me permettre d’avoir le courage de dire tout haut ce qu’ils pensent parfois tout bas. D’autant plus qu’aux élections présidentielles de 1995, dans lesquelles j’étais le candidat surprise, j’avais déjà dénoncé le « cancer financier » qui depuis a fait les ravages économiques et sociaux que l’on sait. Jacques Chirac a, lui, mis en cause le « sida financier » à la Conférence du G8 à Halifax, en 1995, mais n’a rien fait depuis pour y faire face. Lionel Jospin n’a pas davantage pris le taureau par les cornes.

Or le système monétaire et financier existant se trouve aujourd’hui en voie d’affaissement. L’injustice de notre politique sociale découle d’une adaptation à la règle du jeu ultralibérale. Ceux qui protestent ne proposent pas de solutions. Moi oui. C’est ma différence. Né en Amérique du Sud, ayant à la fois l’expérience de l’étranger, du secteur public et du secteur privé, je définis une politique intérieure et une politique internationale cohérentes. La France officielle a eu le courage de dire non à la guerre anglo-américaine contre l’Irak, mais elle n’a pas eu la volonté de continuer son combat contre l’administration Cheney-Bush et le complexe militaro-financier qui la soutient. Notre pays est dépourvu de projet et d’horizon. Ma candidature vise à définir ce que la France pourrait et devrait faire dans les circonstances dramatiques que nous vivons.

Le mouvement politique dont je suis président, Solidarité et Progrès, est une association suivant la loi de 1901 dont l’objet est le suivant :
« …combattre, en France et dans le monde, pour la paix, par le développement économique et l’égalité des chances, contre l’usure financière et les idéologies du sol, du sang et de la race. Il défend pour chacun et entre les peuples le progrès matériel, intellectuel et moral. A cet effet, il participe à la vie politique de notre pays… »
Son journal, Nouvelle Solidarité, qui paraît deux fois par mois, a 1700 abonnés payants.

Je tiens cependant à affirmer ici que je ne suis pas le candidat d’un parti. Suivant la définition que le général de Gaulle donnait d’une élection présidentielle, la candidature représente un projet, c’est à dire des orientations fondamentales pour son pays qui ne sont pas un catalogue de mesures, mais un horizon dépassant par sa nature même les lignes partisanes.

EPCom :
2)Vous avez annoncé votre candidature à l’élection présidentielle de 2007. Pourquoi cette décision ?

JC :
Parce que personne d’autre, comme je l’indique dans ma première réponse, ne relève le véritable défi de l’époque. Pour combattre l’oligarchie financière aujourd’hui dominante et pour le bien commun des peuples, je me bats pour la mise en œuvre d’un nouvel ordre économique et monétaire international -un Nouveau Bretton Woods- remettant l’argent au service des infrastructures, du travail humain et des productions agricoles et industrielles. Pour y parvenir, il faut arrêter les spéculations financières. Il faut mettre un terme à la loi de la jungle qui règne sur les marchés. Cela ne peut se faire que par un retour de l’Etat. Des Etats associés autour de projets de transformation et d’amélioration de l’économie physique et des échanges culturels doivent remettre l’économie au service des capacités créatrices de l’homme. Ce devrait être la politique européenne. Or l’Europe des grands projets est morte. La Commission européenne elle-même reconnaît que seuls 5 projets ferroviaires trans-européens, sur les 30 qui avaient été sélectionnés, pourront être co-financés comme prévu. Les autres chantiers sont reportés aux calendes grecques. Les programmes d’échanges d’étudiants, Erasmus et Leonardo, sont réduits à la portion congrue.

Pour faire redémarrer l’économie mondiale et l’Europe, et mettre fin aux trente années piteuses d’austérité sociale et de spéculation suicidaire que nous avons vécues, il faut un retour à une réglementation dans les affaires mondiales (taux de change fixes, contrôle des flux financiers, interdiction des produits financiers dérivés, qui permettent de jouer plusieurs fois sa mise sans créer de richesse réelle…) et une politique européenne de grands travaux avec un financement adéquat.

Ce financement ne peut être fait dans le système actuel, avec une Banque Centrale Européenne monétariste, qui sert les intérêts financiers, et une insuffisance de ressources par l’impôt et par l’emprunt. Il faut donc pouvoir émettre à nouveau, si on veut faire physiquement et culturellement l’Europe, du crédit financier public par delà l’impôt et l’emprunt. C’était le type de crédit du Plan Marshall, les fonds avancés se trouvant remboursés par les revenus du projet : un pari sur l’avenir. Pour cela, il faut abroger les dispositions des traités de Maastricht et d’Amsterdam qui interdisent ce recours, ainsi que la BCE et le pacte de stabilité. Pour faire vraiment l’Europe, il faut soustraire l’Europe à la dictature financière du court terme, et lui redonner un horizon long : reconstruction, stratégie industrielle, solidarité et progrès dans le cadre d’une économie mondiale redéfinie par le Nouveau Bretton Woods.

C’est là l’enjeu qui doit être posé dans cette élection présidentielle. Ne pas le poser revient à tricher ou à se soumettre.

EPCom :
3)En 1995, candidat à l’élection présidentielle, vous avez obtenu moins de 1% des voix. Pensez-vous réellement pouvoir devenir Président de la République ?

JC :
Je pense pouvoir être éclaireur, inspirateur, instigateur et catalyseur dans un débat digne de ce nom. Catalyseur, car je pense pouvoir servir la convergence des trois forces politiques qui peuvent et doivent constituer la base d’une majorité d’idées dans notre pays, pour nous sortir de l’univers inadmissible des Le Pen et des de Villiers, et du monde frelaté des Sarkozy, Villepin, Royal et autres. Ces trois forces ou courants sont le socialisme jaurèsien, le christianisme social, celui de Marc Sangnier et de Louis Bridel, et enfin le gaullisme patriotique de la France Libre. Jean-François Kahn a une certaine idée de ce type de convergence, mais ne lui offre pas un horizon international cohérent.

Mon atout majeur, ce sont mes liens avec Lyndon LaRouche, les démocrates et les républicains respectueux de la Constitution américaine, ces hommes courageux qui, de l’autre côté de l’Atlantique, s’opposent au putsch du vice-président Cheney et des ses protégés néo-conservateurs. L’enjeu américain est fondamental. Sans la dimension de ce combat à mener, évoquer la souveraineté nationale de la France revient à parler pour ne rien dire.

Vous comprendrez que dans ces conditions, ce qui compte pour moi est le score de nos idées, et je dis « nos » car je ne m’en considère pas possesseur. Elles sont les idées de ceux qui, à travers son histoire, se sont fait « une certaine idée de la France ».

EPCom :
4)L’élection présidentielle de 2002 a surpris la France suite à l’élimination de Lionel Jospin du 2ème tour au profit de Jean-Marie Le Pen.

Un réflexe « vote utile », pour les candidats plus institutionnels, des électeurs mais également des élus qui apportent leurs signatures de soutien peut se produire pour éviter que ne se répète ce schéma de 2002. Quelles sont vos chances d’accéder à la compétition suprême alors que vous n’êtes soutenu par aucun parti politique d’envergure nationale ?

JC :
Vous avez compris que la question ne se pose pas pour moi dans ces termes. Prétendre « voter utile » pour un candidat qui ne répond pas au défi de l’époque, c’est voter irrationnel, incertain, inutile.

EPCom :
5)Imaginons un peu ? Dimanche 06 Mai 2007, vous remportez l’élection présidentielle. Des élections législatives suivront en Juin. Avec qui gouvernerez vous ?

JC :
J’ai défini les forces avec lesquelles je gouvernerai : socialistes jaurèsiens, chrétiens sociaux, gaullistes patriotes. Dans la tempête, ce qu’a rassemblé la France Libre à Londres et à Alger, y compris les communistes, représente ce qu’un président digne de ce nom doit réunir aujourd’hui. Mendès-France n’est pas parvenu à le faire en 1955, De Gaulle n’a pas pu le faire après mai 1968, incompris de ces ennemis et saboté par ses amis, et Jacques Chirac n’a même pas été capable de l’envisager en 2002.

EPCom :
6)Dans un récent sondage EPCom, une majorité des répondants souhaitent que le thème principal de la prochaine élection soit « l’Emploi ». Que proposez-vous aux Français pour réduire le chômage ?

JC :
Pour recréer des emplois, il faut faire sauter le verrou financier international qui bloque la croissance de l’économie physique, et mettre hors d’état de nuire les intérêts financiers prédateurs qui imposent l’austérité sociale.

Ceci étant dit, il faut prendre toute une série de mesures d’accompagnement en France et en Europe. Ni CPE ni CME, mais une stratégie industrielle au bénéfice des PME, qui sont les vraies créatrices d’emplois. Les grandes entreprises du CAC 40 sont sous le contrôle d’intérêts financiers non résidents, et font 75% de leurs chiffre d’affaires et 80% de leurs profits hors de France. La « rerégulation » -le retour du droit- dans les relations financières internationales les orientera vers une autre stratégie.

En ce qui concerne les PME créatrices d’emploi, on peut envisager les mesures suivantes : participation obligatoire à 25% des grands contrats publics ( il faut faire sauter un verrou européen et une disposition aberrante de l’OMC, pour pouvoir faire comme aux Etats-Unis), appui d’un capital-risque public à leur décollage (le capital-risque privé est trop timoré en France), grand emprunt lancé par la Banque européenne d’investissement en faveur de l’innovation. Mais pas d’illusions là dessus : c’est de l’accompagnement ; la prospérité et la création d’emplois qualifiés, c’est la croissance physique de l’économie qui le permet, et elle seule.

Plus directement pour l’emploi : un statut de « demandeur d’emploi », tel que le propose Jacques Attali, garantissant aux jeunes un revenu élevé en échange d’un véritable engagement dans la recherche d’un travail et d’une formation est une piste à explorer. Le « parcours professionnel » , avec accompagnement personnalisé des jeunes, proposé par la CFDT, paraît une idée intéressante. Enfin, l’orientation et la formation professionnelles doivent être totalement revues. Une politique d’éducation nationale (évaluation et orientation) et de formation professionnelle digne de ce nom doit être mise en œuvre de toute urgence, pour que l’indispensable qualification suive. La formation professionnelle est actuellement trop fragmentée (9.100 organismes exercent cette activité à titre principal en France), trop aux mains d’arnaqueurs (sectes, entrepreneurs peu scrupuleux…), sans assez de vision et trop mal contrôlée. Une grande révision s’impose, ce que la suppression de la Mission interministérielle sur les mutations économiques (MIME) ne va pas aider, car on aurait pu coupler ses activités avec celles de la formation professionnelle.

Il convient en outre de prévoir, pour éviter les orientations vers des secteurs sans avenir économique, qu’après une première année universitaire succédant au lycée de nature assez générale, soit mise en œuvre une orientation progressive vers des filières adaptées aux besoins futurs de l’économie et des services sociaux, tant en ce qui concerne les contenus d’enseignement que le nombre de postes disponibles ; Un large consensus entre enseignants et étudiants doit être suscité à cet effet.

Il faut rétablir la croissance et sortir le nez de la France du guidon !

EPCom :
7)Le deuxième thème choisi par nos répondants est « l’immigration ». Quelle est votre position sur ce thème ?

JC :
Arrêter de multiplier les textes sans objet, comme ceux de M. Sarkozy, ou plutôt sans autre objet qu’une démagogie électorale peu reluisante. La nécessaire régulation de l’immigration ne peut être mise en place que de deux façons : en assurant le développement des pays du tiers monde pour y créer des emplois de plus en plus qualifiés, et en créant avec eux des formules de co-développement et de partenariat. Cependant, la soumission à la mondialisation financière s’y oppose absolument, ce qui explique les choix de M. Sarkozy et la timidité de l’opposition socialiste. Il est honteux qu’après avoir pillé les ressources minières et agricoles de ces pays, on pille maintenant leurs cerveaux. La « solution » est de nouveau considérer les êtres humains comme des êtres humains, et non comme des kleenex à trier et éventuellement à jeter après usage.

EPCom :
8)Pour terminer sur notre sondage, une partie importante de nos répondants s’intéressent aux questions de société. Le mariage et l’adoption par les homosexuels, l’euthanasie, sont des sujets qui divisent profondément les français. Quelle est votre position sur ces sujets ?

JC :
Je ne pense pas qu’un candidat présidentiel doive avoir une « position » sur ces sujets. Il faut accompagner l’évolution d’une société suivant les impératifs de bien commun et de moindre mal. Une politique générale de développement économique et de respect de la dignité humaine conduit naturellement à des solutions dans ce domaine, qui relèvent de la société civile et du législateur. Les mœurs d’un peuple ne doivent jamais être imposés d’en haut, par un pouvoir exécutif.

EPCom :
9)Parlons maintenant d’Europe. Quelle était votre position sur la Constitution Européenne et que feriez-vous pour débloquer l’impasse institutionnelle actuelle si vous entriez à l’Elysée ?

JC :
J’ai voté « non » à la vraie-fausse Constitution européenne, qui gelait des politiques néfastes, par ailleurs déjà appliquées, dans un texte pratiquement impossible à modifier. Il faut refonder l’Europe, autour de grands projets et d’une renaissance culturelle. J’ai indiqué précédemment la voie à suivre ; c’est une voie de rupture avec les erreurs très graves commises depuis l’adoption du Traité de Maastricht. Il faut refuser à la fois une dissolution dans une mondialisation financière qui devient criminelle et un chauvinisme stérile. Le projet d’un Pont terrestre eurasiatique, de l’Atlantique à la Mer de Chine, pour la paix par le développement mutuel, doit devenir l’horizon qui porte l’Europe au delà d’elle-même, vers un monde enfin plus juste.

EPCom :
10)Comment voyez-vous votre avenir Mr Cheminade ?

JC :
J’espère qu’il sera imprévisible, c’est à dire en dehors des clous d’un système qui s’est condamné lui-même.

EPCom :
11)La onzième question est une tribune libre. Vous pouvez aborder le sujet de votre choix

JC :
Je suis en train de relire Nathan le Sage, la pièce de théâtre de Lessing. C’est une leçon pour notre époque : un dialogue des religions, des civilisations et des cultures est indispensable, mais le seul enseignement, le seul témoignage valable est par l’exemple. Chacun d’entre nous est porteur d’une part d’universel, qui nous permet de nous entendre par des actes « bons » pour tous. Faute de les accomplir, le mal s’insinue, c’est à dire la négation de cette part d’universel. Cependant, nous sommes des êtres humains. Nous ne pourrons jamais être les mêmes, et porterons toujours également une part de différence. Vivre cette situation en ayant en vue l’avantage d’autrui, tant pour les individus souverains que pour les nations souveraines, cela s’appelle la civilisation, que nous devons toujours reconstruire. La dynamique de la raison, fondée sur l’amélioration mutuelle, s’oppose ainsi à celle du raisonnement dogmatique, qui aboutit toujours à la haine de l’autre. Le Nouveau Bretton Woods, le Pont terrestre eurasiatique et l’Europe retrouvée que je propose sont autant d’esquisses nécessaires vers ce vouloir vivre en commun, et non des formules toujours porteuses d’exclusion. Cela vaut aussi pour l’enseignement, et c’est sur cette base -la redécouverte des grandes découvertes d’autrui- que nous organisons un mouvement de jeunes susceptible de relever le défi en voyant « avec les yeux du futur. »




















17 mai 2006
Cheminade à Nancy :
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18 mai 2006
Article de l’EST REPUBLICAIN du 18 mai 2006

 
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