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6 avril 2006
Il n’y a pas de monstre chinois
sous le lit de l’Europe

PAR BERTRAND BUISSON

Il suffit de sonder la population pour voir à quel point l’espoir d’un développement conjoint avec la Chine est inexistant. Les entrepreneurs européens la craignent comme un inévitable tsunami compétitif — « ils vont nous manger ! », confiait un chef d‘entreprise du bâtiment. Pour la population, il ne fait aucun doute, « la Chine c’est les Etats-Unis de demain ». Les économistes soulignent qu’avec sa croissance élevée et sa compétitivité à toute épreuve, l’économie chinoise dépassera d’ici à 2030 tous les pays industrialisés. Quant aux politiciens, ils ont intégré l’argument à leur pédagogie pour convaincre les Français que la Constitution européenne et la flexibilité étaient nos seules armes dans ce monde de compétition féroce. Le sentiment spontané qui prédomine chez les Français à la simple évocation de la Chine est la peur. Mais cette opinion communément admise repose-t-elle réellement sur des fondations solides ?

« 700 millions de Chinois, et moi et moi et moi ! » avertissait Jacques Dutronc, c’est maintenant 1300 millions de personnes qui vivent en Chine, dont une population active de presque 800 millions. Et c’est bien ça qui fait peur aujourd’hui. Ce réservoir géant de main d’œuvre et de consommateurs potentiels fait frémir tous les travailleurs de la vieille Europe. C’est bien la peur qui est promue en laissant à penser que l’irrésistible raz de marée démographique chinois va emporter sur son passage toutes les forces de l’économie mondiale et nous en faire chantage.

La supposition sous-jacente à ce jugement est que la puissance économique est proportionnelle au poids démographique. Il s’agit donc de déterminer dans quelles conditions cette relation devient possible, puisqu’elle n’est pas pour l’instant réalisée. Pour cela, il faut regarder de plus près le mécanisme faisant que la Chine attire à elle les emplois industriels comme l’aimant attire le métal.

Les relations économiques internationales sont toutes aujourd’hui gouvernées par la règle incontestée du « un bas prix est un bon prix ». Si les capitaux préfèrent s’installer en Chine plutôt que dans les pays de la vieille Europe, c’est que la Chine est bon marché et qu’elle offre à l’investissement une marge bénéficiaire d’autant plus grande à la revente. Bien que le dynamisme et l’intelligence chinoises ne soient pas négligeables, l’avantage compétitif de la Chine ne repose pas actuellement sur un savoir faire particulier de son peuple, mais au contraire sur ses conditions de vie pour l‘instant négligées. Négligées car l’infrastructure économique et humaine sur laquelle repose la vie de la population est soit inexistante, soit insuffisante, puisque souvent en retard technologique d‘un demi-siècle. Négligées, en grande partie, à cause d’un système économique et monétaire international injuste qui contraint la Chine à exporter coûte que coûte pour pouvoir survivre à court terme. Concrètement, l’industrie chinoise en plein boom regroupe aujourd’hui 22 % de la main d’œuvre mais constitue 53,1 % du produit intérieur brut (PIB). En comparaison, les 387 millions de travailleurs agricoles qui représentent 49 % de la main d’œuvre chinoise ne produisent que 14,4 % du PIB. Si les forts investissements étrangers se concentrent sur l’industrie manufacturière et y encouragent une certaine productivité du travail, en revanche la population paysanne est, elle, abandonnée à une agriculture vivrière, avec peu ou pas d’équipements modernes. Elle représente pourtant 800 millions de personnes, soit plus de 6 Chinois sur 10. Dès lors, une question morale et économique se pose : un pays peut-il se développer réellement si la majorité de sa population est laissée à l’abandon ?

Une solution serait d’augmenter le salaire moyen afin d’inclure dans le prix des biens exportés par la Chine, le coût de la dignité humaine des travailleurs chinois et de leurs familles. Mais dans ce cas, les Chinois seraient alors délaissés par les investisseurs qui déménageraient vers les moins-disants. Car la « santé » économique actuelle de la Chine provient de ses exportations. Les 2/3 de sa production manufacturière sortent de son territoire pour venir atterrir dans nos supermarchés et ne servent donc pas à améliorer la disponibilité des biens de consommation et d’équipements dans la nation chinoise. Le boom chinois travaille plus pour les profits étrangers qu’à la transformation de sa propre économie. Sa croissance repose sur notre destruction, mais elle ne construit pas son pays. Le « modèle » chinois tant craint et magnifié n’est donc pas plus durable que ne l’a été la mode des pins.

Dans ces conditions, la Chine ne survivra pas plus que nous aux politiques d’usure des cartels financiers internationaux, aujourd’hui plus puissants politiquement que les nations. Notre intérêt commun avec la Chine est de définir un projet dans lequel nous dépassions les limites actuelles à la croissance.

L’avenir de la Chine ne peut se bâtir que sur une base énergétique nouvelle, dépassant le stade du charbon, du gaz et du pétrole pour aller vers une économie nucléaire. Car c’est la seule base technologique permettant à la fois un accroissement de l’énergie disponible par personne et une diminution de la dépendance sur les matières fossiles. C’est-à-dire qu’elle autorise l’augmentation de la population, des niveaux de vie et des ressources. La Chine a annoncé la construction de 40 réacteurs nucléaires d’ici à 2020 et toutes les nations voulant faire de même doivent pouvoir recourir aux découvertes déjà réalisées dans le monde. Cet horizon de développement général définit, pour la France en particulier, une grande responsabilité envers ces pays. Politiquement, il nous faut donc dès aujourd’hui, ici, déjouer les plans de ceux qui voient leur intérêt à propager la légende d’une Chine fossoyeur de l’Occident.

 



















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